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4 février 2016 4 04 /02 /février /2016 17:44
Incivilité banale ? Harcèlement ? Insistance déplacée ?

Il s'appelait Serge. C'était dans un train à 5h20 du matin. Ce n'était pas à Paris, ni dans aucune zone considérée comme dangereuse ou de non-droit.

Je suis arrivée là après une nuit blanche, un coude cassé, un très gros sac sur le dos (17 kgs pour vous faire une idée). Il y avait déjà un jeune homme installé, 20-25 ans, je dirais. Je lui ai dit bonjour, il a répondu de même, avec un sourire très aimable.

Je me suis assise, ai déchargé mon sac sur le fauteuil en face de moi. Je n'avais pas dormi de la nuit et avait prévu de le faire dans le train.

Un homme est alors rentré. La cinquantaine, trapu, légèrement bedonnant, pas de dents, un vieux jogging gris avec des taches et un pull d'une couleur indéfinissable. Il a dit bonjour à un groupe de filles au fond du wagon que je ne voyais pas. Il a échangé quelques mots avec elles et elles lui ont donné une bouteille de coca. Puis il a salué le jeune homme de l'autre côté de l'allée, ils se sont même serré la main. Plus loin, il a dit quelques mots à un monsieur que je ne voyais pas. Il avait un mot aimable pour chacun. Il m'a paru un peu bizarre, trop familier peut-être, mais tout le monde avait l'air de trouver ça normal. Je me suis dit que c'était peut-être une « célébrité » locale. Ce n'était pas mon train, pas mon monde, pas chez moi. Quand il m'a dit bonjour, j'ai fait comme tout le monde, j'ai répondu. Quand il m'a dit « Princesse » j'ai tiqué. Puis il a commencé à me dire combien j'étais jolie. Je lui ai souri, l'ai remercié poliment, ai dit que je devais dormir et me suis appuyée contre mon sac.

Il a continué à me parler, me complimenter, j'ai répété que je devais vraiment dormir. Il a dit quelque chose que je n'ai pas compris puis a haussé le ton « Tu pourrais répondre quand je te pose une question ! »

J'ai ouvert les yeux, regardé autour de moi. Je ne voyais que le jeune homme de l'autre côté. J'ai cherché dans son regard un embryon de réponse : qu'est-ce que je devais faire ? Il a mis son mp3 sur ses oreilles, a tourné les yeux vers la vitre et la nuit dehors.

L'homme a demandé à nouveau comment je m'appelais. J'ai répondu « Isabelle, » du bout des lèvres, à contre-coeur. Il m'a dit « Moi c'est Serge » et il a commencé à me chanter « Isabelle, Isabelle, je t'aime. »

Je lui ai dit encore que je devais dormir. Je me suis couchée sur le siège, la veste sur le tête. Je n'ai plus bougé. J'ai vaguement somnolé et été réveillée par une main qui me touchait l'épaule. J'ai pensé au contrôleur et sorti la tête de ma veste après une hésitation. Serge s'éloignait en chantonnant. J'ai replongé la tête sous mon manteau et plusieurs fois, j'ai senti qu'on me touchait à travers le tissu, les épaules, le dos, les cuisses. Des gestes un peu comme des caresses, mais pas complètement.

Je n'ai pas bougé.

Pourquoi ? C'est une question à laquelle il est difficile de répondre. La réponse la plus évidente est que je ne savais pas quoi faire d'autre qu'ignorer et attendre que ça passe. Dans une certaine mesure, l'absence de réaction environnante m'a amenée à penser (autant qu'on puisse penser dans un moment pareil) que c'était moi qui en faisais trop et que ce n'était pas si grave.

Il a fini par se lasser et s'est arrêté. Au bout d'un bon quart d'heure, ne parvenant pas à dormir, j'ai sorti la tête de ma veste, soulagée de ne plus l'avoir senti. Et là, à 2 cm de mon visage, il y avait la face ronde et édentée de Serge qui me souriait. J'aurais pu hurler tant il était près, au point que son haleine soufflait sur ma bouche... mais le cri est resté coincé dans ma gorge.

« Bonjour, ma beauté, » m'a-t-il dit.

Je me suis redressée, me suis tassée dans mon fauteuil. Le jeune homme qui nous fixait a tourné à nouveau la tête quand mon regard paniqué s'est posé sur lui. Plus loin, un autre homme s'était installé avec ses affaires de travail : livres, paperasses, stylos éparpillés sur la table.

Serge s'est penché sur moi, m'a murmuré « Je t'aime, Isabelle. »

Il m'a dit aussi « Tu as l'air d'avoir peur. Maintenant que je suis là plus personne ne te fera peur, je vais te protéger tout le temps. Je ne te quitterai plus. »

Puis comme je mordillais ma lèvre, grignotant une vieille peau morte dans un geste inconscient de totale impuissance, il m'a dit « Laisse tes jolies lèvres tranquilles. » Il a approché sa main, j'ai reculé. Il a murmuré « Hum, elle sont si jolies » puis il s'est enfoncé dans son fauteuil, a mis la main sur son bas ventre et s'est mis à haleter très bruyamment d'une façon que vous imaginerez très bien sans que je la décrive.

Et là, vraiment, j'ai réalisé que j'étais terrifiée, incapable de penser rationnellement ou de faire quoi que ce soit de normal ou de raisonnable. Mes yeux balayaient le wagon. Le jeune homme avait rajusté ses écouteurs sur ses oreilles, le monsieur qui travaillait n'a pas levé les yeux, une quadragénaire qui s'était installée pendant que j'étais sous mon blouson, s'est absorbée elle-même dans la contemplation du rien nocturne derrière la vitre.

On a annoncé le terminus. J'ai compris que j'allais descendre au même endroit que lui. Bien sûr j'aurais pu me dire qu'à la gare il y aurait du personnel, des contrôleurs... J'étais juste incapable de penser à autre chose qu'à mon arrivée seule dans cette gare où je ne connaissais personne, à mon trajet pour rentrer chez moi où je serais seule encore, au bus ou au trajet à pieds, aux rues sombres dehors...

J'ai envoyé un sms à un copain pour lui dire ma terreur, tapant sans regarder mon clavier dans une peur intuitive de « contrarier » Serge.

Au moment où le train s'est arrêté, Serge s'est emparé de mon sac. Malgré mon coude cassé, j'ai tiré dessus, je lui ai dit de me laisser. Je vous passe sur ce qu'il a dit, mon côté farouche, qu'il ne me laisserait pas, qu'il était là pour moi, pour toujours... J'ai eu un vague élan de lucidité et lui ai dit que mon mari n'apprécierait pas. Il a lâché mon sac avec une moue dubitative, puis le sourire de celui à qui on ne la fait pas.

Le téléphone a sonné, c'était mon copain. J'ai répondu « Salut Chéri ! » et j'ai improvisé un rendez-vous sur le quai à mon interlocuteur qui n'a pas compris tout de suite.

Quand le train s'est ouvert, je me suis précipitée dehors. J'ai couru avec mon sac à moitié ballottant sur mon coude cassé. Et seulement après avoir quitté la gare et vu qu'il n'était pas derrière moi, je me suis mise à pleurer.

J'ai hésité à raconter cette histoire parce que c'est la mienne et que les mots ne peuvent pas rendre ce qu'on ressent dans ce genre de situation. Banale ? Effrayante ? Je ne sais même pas ce que le lecteur en pensera. Je pourrais dire « on ne peut comprendre que si on l'a vécu soi-même », mais même ça, ce ne serait pas vrai. Chacune la vivra différemment selon sa sensibilité, sa force de caractère. Beaucoup d'entre nous, comme moi, se sentiront confusément coupable dans cette histoire. On se dit qu'on aurait dû répondre ou au contraire ne pas répondre, être plus sympa ou moins, qu'on n'aurait pas dû paniquer. On se demandera si c'est grave... J'avais la chance de porter un jean et un gros pull, je n'ai donc pas à me dire que ces gens qui ont regardé ailleurs l'ont fait parce que « je l'avais bien cherché. » Je ne devrais pas avoir à me dire ça, pourtant je me le dis et je me rassure avec ça. Comme si en jupe et en top j'aurais été coupable de quelque chose. J'engage intuitivement ma responsabilité dans ce qui s'est produit.

Il existe des Serge, des tordus, des malades. Mais pour un Serge, combien de jeune homme au MP3 ? Combien de monsieur qui travaille au point de ne pas entendre les râles bestiaux d'un malade mental ?

Je voulais raconter tout ça pour que ces indifférents sachent que ce sont eux, tout autant que les Serge, qui rendent notre vie insupportable. Parce que quand on se sent à ce point en détresse et que tout le monde s'en fout, on ne sait plus quoi faire. Les pensées tournent à vide dans un tourbillon de panique. Juste un regard qui dirait « tu as raison, ce mec est fou, défends-toi » juste ça, déjà, ça calmerait la tempête intérieure.

Finalement, ce jour-là, je n'ai rien écrit. Par honte, par pudeur, pour tout un tas de raisons qu'on cache sous l'étiquette « manque de temps. »

Et puis j'ai découvert ça :

http://www.huffingtonpost.fr/2016/02/04/harcelement-sexiste-transports-publics-sexisme-senat_n_9156438.html

Je me dis qu'une politicienne a eu la lucidité et le courage de porter ça sur le devant de la scène, dans les lois, la seule façon de faire changer les mentalités. Et qu'elle aussi des hommes, trop occupés à travailler, l'ont faite taire.

Alors, je me suis dit que la toile devrait fleurir de ces témoignages, qui sont quotidiens ; que vous, messieurs, avec vos MP3 et vos paperasses, il est temps que vous entendiez.

Ne me dites pas que je n'avais rien à faire dans un train à 5h20 du matin. Il était plein de gens qui allaient travailler.

Ne me demandez pas comment j'étais habillée, si j'ai souri à Serge, si je lui ai répondu bonjour, si je lui ai donné mon nom.

Demandez-vous si c'est le monde dans lequel vous voulez qu'évoluent vos mères, épouses, sœurs et filles. Dans un monde où elles sont des proies et ne se sentent jamais à l'abri.

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Published by isa
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commentaires

Serge 24/05/2016 17:43

On se sent tous un peu coupable ! Même moi - qui par hasard m'appelle Serge, et suis abonné à votre blog depuis des années ! - qui habite la campagne ! Coupable de n'avoir pas été là pour vous défendre ; essayer pour le moins. Bon courage à vous. Il n'y a pas toujours des fous ou des indifférents dans les trains. Je ne vous ai pas dit : c'est très bien raconté, haletant ! - hélas, peut-être !

isa 24/05/2016 20:42

Merci Serge. J'essaierai d'associer ce prénom à vos mots toujours chaleureux plutôt qu'à cette rencontre.

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  • isa
  • Isa, jeune auteur qui parle beaucoup avec les doigts (avatar ©Luis Royo)
  • Isa, jeune auteur qui parle beaucoup avec les doigts (avatar ©Luis Royo)

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